Programme (II) : Vie publique et Institutions

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« Lettré, lâche, hypocrite et charlatan, parlant beaucoup sans rien dire,

plein d’esprit sans aucun génie, abondant en signes et stérile en idées. »

J.-J. Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, IV, 3 (1761)

 

          Il est beau, il est bon, il est chaud mon programme ! Demandez le programme ! Le soulagement se lit sur tous les visages, les alléluias et les vivats sourdent et fusent de toute part. Non, ce n’est pas la sortie du dernier blockbuster hollywoodien, ni même une quelconque victoire sportive de grande ampleur qui émeut tant dans les canards de France et de Navarre. C’est bel et bien ce joyau messianique que constitue le programme d’Emmanuel Macron qui apparaît à nos yeux émerveillés. Du moins de vagues orientations et des propos qui ont pour mérite, lorsqu’ils ne tendent pas au truisme, de mettre tout le monde d’accord. Comprenant, comme l’enseignait le Cardinal de Retz, que l’on ne sortait de l’ambiguïté qu’à son détriment, le jeune champion des médias, en bon amateur de la synthèse hollandienne, a pris peu de risques à travers ces dix-sept pages.

 

          Aujourd’hui, nous étudierons les propositions institutionnelles présentées par Emmanuel Macron.

 

Concernant la vie publique, le jeune candidat propose une « grande loi de moralisation de la vie publique ». Est-ce là l’influence de Français Bayrou, lequel rejetait l’incarnation macronienne même ? N’est-ce pas surprenant venant du symbole du mélange des genres et de l’inceste institutionnel qui rassemble en son sein endogamique hauts-fonctionnaires, « pantoufleurs » et grands intérêts financiers ? Au mieux une autocritique pertinente, au pire une énième manœuvre électoraliste pour donner un arrière-goût de nouveauté. En effet, si certaines propositions peuvent être tout à fait recevables – interdiction du cumul des mandats dans le temps, interdiction d’exercice d’activités parallèles au mandat de parlementaire « pour mettre fin aux conflits d’intérêt » (sic !) ou encore suppression du régime spécial de retraite des parlementaires – il n’en reste pas moins que demeurent des propositions inutiles voire fallacieuses. L’inutilité est caractérisée par la proposition tendant à ce que le président de la République affiche son bilan national et européen au Congrès sur le modèle du discours annuel du président américain. Si l’on connaît l’attachement viscéral du young leader Macron au système américain, quel intérêt sinon symbolique (un bien étrange symbole au regard de la philosophie de la Ve République) de faire entrer le Président au sein du Parlement pour une reddition des comptes qui ne sera qu’un événement médiatique de plus ? Emmanuel Macron nous suggère également d’interdire l’emploi par les parlementaires d’un des membres de leur famille. Cela est une fausse bonne idée, certains ne se privant déjà pas de faire embaucher leurs chères progénitures par d’arrangeants collègues. Mais là où l’effet d’annonce prend le pas sur la bonne foi, c’est lorsque le candidat nous propose de rendre inéligible tout détenteur d’un casier judiciaire, mais seulement « au niveau B2 », c’est-à-dire le bulletin n°2 du casier judiciaire et non le casier dans son ensemble. Or ce fameux niveau B2, s’il regroupe maintes infractions, ne contient pas certains délits, les faillites, les interdictions de gérer, les compositions pénales, les contraventions (qui peuvent sanctionner jusqu’à certaines violences) et certaines autres condamnations pénales. Pourquoi alors ne pas généraliser cette interdiction ?

 

Par ailleurs, l’ingénu Macron nous propose, outre la réduction du nombre de parlementaires – tarte à la crème toujours efficace – d’obliger les partis politiques à se conformer aux règles de parité pour les élections sous peine de réduction de subventions, ce qui fait de toute femme parlementaire le potentiel résultat d’une contrainte légale plutôt qu’une légitime représentante du peuple.

 

Puis, au-delà de la révision et de la réorganisation du calendrier parlementaire, il est proposé de faire de la procédure d’urgence « la procédure par défaut d’examen des textes législatifs » aux fins d’accélérer le travail parlementaire. Si l’objectif paraît tout à fait louable, et même s’il méprise l’examen légitime qu’une question mérite de subir par la voie du débat parlementaire, chaque juriste sait que cela n’aura pour effet que de bâcler le travail législatif qui l’est déjà de bien mauvaise facture. En outre, cela conduira nécessairement à revenir sur le texte au Sénat ou à l’assemblée lors d’autres lectures, ce qui constituera finalement une perte de temps (sans compter les risques d’inconstitutionnalité ou d’inefficacité pratique d’une législation trop rapidement écrite et trop peu réfléchie). L’orientation macronienne n’est donc pas nouvelle : toujours autant de lois et toujours plus vite ! C’est pourtant la réflexion inverse qu’il faudrait mener : peu de lois mais des lois bonnes car réfléchies, générales car le législateur ne peut parer à tout ni s’adapter par avance aux temps futurs… et appliquées. Ainsi, on espèrera que le candidat de la nouveauté ne sera pas l’objet des différents lobbyings qui s’exercent pour que les décrets d’application ne sortent jamais des ministères. Si l’urgence peut assurément exister, que le candidat n’hésite pas à lire un jour la Constitution. Il y découvrira qu’elle offre bien des moyens pour prendre les mesures nécessaires, comme la voie décrétale ou encore le vote bloqué de l’article 49 alinéa 3 auquel le gouvernement dont il était membre avait pourtant visiblement su faire appel…

 

Enfin, le jeune golden boy, qui ne s’était pas montré jusque-là particulièrement attaché au système des élections, et in fine au système démocratique (sans doute est-ce là son aspect le plus antisystème ?), souhaite remettre les citoyens au cœur de la politique. Gage à la gauche bourgeoise et urbaine qui se veut « citoyenne » ou à la gauche égalitaire et républicaine de 89 ? Qu’importe, le symbole est bien là, et pour beaucoup il sera suffisant. Mais ce point, central tant le peuple-demos a été trompé pourrait être résolu notamment par un parrainage présidentiel populaire ou par un référendum d’initiative populaire. Toutefois, il ne fait finalement l’objet ici que de deux petites propositions. La première, fort vague, consistera à demander aux parlementaires de « mettre en place des dispositifs innovants d’évaluation du travail parlementaire et législatif ». Car seuls les énarques ne lisent pas son programme, le candidat précise que cela pourra consister soit en un jury, soit en un compte-rendu de mandat sur les réseaux sociaux… Rien de bien précis ni de bien réalisable, seulement un effet d’annonce qui se veut modernisateur et transparent. Il faudra plus qu’une « procédure d’urgence » pour en voir le bout. Enfin, ce sont les budgets participatifs communaux qui trouvent grâce aux yeux du candidat. Avec une telle activité – le jour à élaborer le budget de sa ville en plus du sien, le soir à vérifier l’activité des élus… – mieux vaut que le citoyen se présente directement aux élections … s’il a un casier vierge bien entendu !

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