« Enrichissez-vous » Macron, Guizot et les jeunes millionnaires (Contribution)

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 « Chez un tailleur de pierre, Où je l’ai rencontré, Il faisait prendre ses mesures, Pour la postérité. »

Jacques PREVERT, Le Grand Homme, in Poèmes tout courts (1945)

 

C’est au salon Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas que, se confiant à un journaliste des Echos, celui qui était encore ministre se fendit d’un brocard paraissant être bien de notre temps : « Il faut des jeunes qui aient envie de devenir milliardaires. » Et le jeune prodige de s’expliquer au micro d’une radio, considérant que « réussir est une des forces de la jeunesse ». Chemin faisant, outre son don pour les sentences creuses et les maximes consensuelles, l’éphèbe de la classe politique tient à contextualiser son propos. Il voulait simplement encourager la jeunesse à créer des entreprises. Ainsi pour Emmanuel Macron, réussir sa vie c’est aussi devenir milliardaire en créant des entreprises. Mais pas en créant des emplois, en résorbant le chômage, en redonnant par le travail de la dignité à ceux qui se trouvaient au ban d’une société si impitoyable avec eux.

Ce matérialisme de comptoir ne peut que faire penser à la malheureuse phrase du président Guizot, lequel voulant inciter les citoyens à briser la barrière du vote censitaire, avait fini par prononcer ce fameux mot : « Enrichissez-vous. »

Toutefois, le brillant Macron n’a jamais voulu polémiquer. Il pensait sans doute que la logique d’accumulation était une « valeur » bien partagée de nos jours, et ce d’autant plus chez les jeunes. Ainsi, chacun d’eux aimerait atteindre ce niveau de prospérité, qui pour impressionnant qu’il puisse paraître, se révèle aux yeux de beaucoup d’entre nous parfaitement indécent. Si Jean-Luc Mélenchon peut parfois être l’objet de justes critiques lui reprochant une certaine radicalité, nul homme politique n’a mieux répondu à cet événement médiatique : « Être milliardaire est immoral. Parce que c’est une accumulation absolument disproportionnée qui rend fou celui qui est lui-même milliardaire, puisqu’une fois qu’il a un milliard, il en voudrait un deuxième. L’abus n’est pas supportable (…) Ça concerne 0,05% de la population. Et moi-même avec mon indemnité de parlementaire, je fais partie des plus riches de ce pays. Mais quand on est dedans on finit par perdre conscience de la situation. »

Le mot est lâché : « immoral ». Le candidat « insoumis » a encore sans doute la naïveté de penser que la moralité tient lieu de boussole dans notre paradigme qui pose pour premier postulat que la liberté individuelle récuse par principe toute morale commune. La neutralité axiologique, corollaire du libéralisme, rend impossible tout jugement de valeur…sur la valeur économique même ! Mais l’insoumis a raison d’oser prendre parti face à ce qui est tout sauf neutre : l’argent et son accumulation qui, telle une loi scientifique, paraît si naturelle à notre élite intellectuelle. Oui, être milliardaire est immoral. Tout d’abord car c’est intrinsèquement irréel. Cela ne correspond à rien, ce n’est que de la valeur abstraite – cet argent n’existe d’ailleurs pas dans le monde sensible. Mais c’est aussi immoral au regard de la société. Que nos apologètes du capitalisme débridé relisent les maîtres penseurs de l’Occident pour se rappeler que l’on ne naît ni l’on n’est pas que pour soi. Quant aux candides qui expliqueront que s’enrichir ne porte pas atteinte aux plus pauvres et ne constitue qu’un bienfait pour soi-même, qu’ils se demandent comme une masse de richesse créée ne peut pas dans sa distribution inégale porter préjudice à ceux qui en sont aussi les producteurs. Comment ne pas voir ce qui saute aux yeux, c’est-à-dire que cette masse de richesse, si elle est usucapée pour une grande partie par un seul homme, ne lèse pas ceux qui en recevront le reste ? Pour les tenants de cette pensée magique et paresseuse, il y aurait donc des ultra riches sans ultra pauvres…

Alors que l’état de milliardaire est en soi immoral, ce serait donc le modèle pour la jeunesse de France. Nous sommes au comble de l’hubris, de la démesure. Nulle place pour la gratuité, le don, le sacrifice, l’amour de ce qui n’a pas d’intérêt immédiat mais qui profite à l’humanité toute entière, la culture, la sublimation du monde… En somme pour ce que Kant appelait magnifiquement la « finalité sans fin ».

Mais, cher Monsieur Macron, vous vous trompez d’époque. Recroquevillé dans les idéaux modernes dépassés, vous croyez encore que tous les jeunes ont envie de perdre leur vie à la gagner. Si l’appât du gain et l’individualisme, résidus de la modernité, font toujours loi, ils ne créent plus cette irrésistible envie que promettaient des lendemains qui chantent. Demain, les jeunes ne voudront plus de progrès, de futur, ou leur équivalent économique : d’épargne et d’accumulation. Ils voudront de l’instantané, hic et nunc. Mais pas cette envie du fameux « tout, tout de suite ! » qui règne déjà. Ils désireront vivre dans un présent incarné, enraciné, retrouvé, où l’argent s’évapore face à ce besoin de liens. A ce titre, les jeunes djihadistes, que nos beaux esprits ont tant de peine à comprendre, ne sont que la face obscure et perverse de cette postmodernité qui réclame lieux et liens. Monsieur Macron, vous n’êtes pas l’homme d’une telle époque. Vous êtes en réalité un homme d’Ancien régime, un des derniers « monstres » au sens de Gramsci, ceux qui surgissent dans cette transition, ceux qui naissent lorsque « le vieux monde se meurt » et que « le nouveau monde tarde à apparaître ».

Alors vous qui estimez être un homme de l’avenir, sortez donc de chez le tailleur de pierre et retournez dedans les palais que vous garnissiez où, à côté de celui de Guizot, votre buste sera un jour érigé dans la galerie poussiéreuse de ces hommes qui se sont trompés d’époque.

Samy

3 Comments

  1. … sauf que Guizot fut un très grand ministre. Un partisan déclaré de l’abolition de l’esclavage. Un grand historien qui a publié une œuvre importante. Et surtout le constructeur décisif de l’enseignement en France : la loi Guizot prévoyait de créer une école par commune, ce qui fut réalisé… grâce à l’enrichissement. 40 plus tard, quand Ferry rendit la scolarité obligatoire, presque tous les jeunes Français savaient déjà au moins lire, écrire et compter.

  2. Ah ben c’est pour ça que j’ai un emploi précaire et que ma famille et moi peinons à boucler les fins de mois – on n’a pas assez envie d’avoir une bonne situation…

    Incroyable, des paroles dignes des dialogues d’un naveton des années 1980…

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